Eloge du voyage désorganisé

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Un texte de Franck Michel
Pour demain partir et réellement voyager autrement.

Un article de plus sur le voyage ? Plutôt un manifeste pour penser le voyage autrement, hors des sentiers battus des traditionnelles réflexions sur le tourisme : un appel à réfléchir avant de partir, un essai sur la condition humaine via l’univers du voyage. Ce texte a également pour objectif de rappeler au lecteur-voyageur que l’organisation du voyage, si elle peut se faire raisonnablement, n’est pas une fatalité, une nécessité et encore moins une panacée. L’organisation du voyage – et pas seulement son expression la plus radicale, à savoir « le voyage organisé » proposé par les marchands de rêve et d’exotisme – rejoint ici l’organisation de la vie et de la société dont on peut légitimement (sinon légalement) douter tant des intentions, du bien-fondé que des résultats obtenus par ceux qui sont officiellement chargés de gérer nos consciences, nos faits et nos gestes quotidi

 

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Voyager n’est-ce pas d’abord apprendre à être libre, à vivre selon ses propres désirs ? Bref, à jouir sans entraves ? Voyager librement a un prix comme d’ailleurs vivre en toute liberté en comprend un également, souvent très élevé dans une société répressive – dont les sujets apparaissent conditionnés et lobotomisés – à maints égards totalitaire sans le savoir, ou qui en tout cas se cache bien de le dire à défaut de le montrer.  La roue du voyage ne pourra plus tourner si deux camps se contemplent dans l’attente d’un affrontement : les touristes-voyageurs riches et les réfugiés-immigrés pauvres. Nul doute que pour parvenir à renverser cette tendance et rendre les rapports humains moins stériles, il conviendrait de faire l’éloge du voyage désorganisé, vaste programme en perspective ! ». Dans le présent opuscule, sorte de manifeste pour un voyage libéré de ses contraintes, le programme (méfions-nous de tous les programmes !) est à la fois modeste et clair. Il consiste à proposer une réflexion critique, subjective et vivante, agaçante s’il le faut, sur le voyage, pour que le voyageur, éveillé et curieux que nous appelons de nos vœux, ne soit pas (ou plus) qu’un simple voyagé, qu’un consommateur de loisirs à temps et intervalle régulier… Ou pire, un transporté, telle une vulgaire marchandise. Comme le monde, le voyage n’est pas une marchandise, ou plutôt le voyage n’est pas un marché bondé sur lequel les étals de marchandises seraient remplacés par des touristes-voyageurs serviles.

 

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Le voyagé assujetti, puisqu’il existe, doit lutter pour sa liberté, et oser s’affranchir pour devenir un voyageur autonome et debout ; libre en fait, ce qui ne se fait jamais sans mal. La liberté fait peur. Au travail comme au loisir, en voyage comme à la maison, la liberté est bien plus difficile à accepter et à vivre que par exemple la servitude volontaire et confortable. Mais l’émancipation du voyageur est à ce prix, et sans prise de risque de sa part pour recouvrir sa liberté, mieux vaut finalement qu’il reste chez lui devant son téléviseur, à commenter les exploits des aventuriers subventionnés ! Pourtant celui qui parvient à franchir le seuil fend rapidement l’horizon et s’ouvre au monde. Il s’affranchit aussi de sa pesanteur. Le voyage transforme celui qui l’entreprend au risque d’une liberté nouvellement acquise. Le nomade-errant revient certes enrichi de connaissances stimulantes et d’expériences palpitantes, mais il a toutes les chances de payer du prix fort ces « apports » par une nouvelle errance, souvent imprévue et inconfortable à beaucoup de « revenus », plutôt perçus comme des « revenants ». Ici ou là-bas, son chez-soi n’est plus ou n’est pas. Car, si l’on réchappe des détours du voyage, on revient toujours d’un trip. Ou presque. Tout nomade qui se respecte cherche d’abord à s’installer dans l’Ailleurs, généralement sans armes ni bagages, plutôt qu’à fuir un Ici déplaisant ou oppressant, vers un lointain incertain.

 

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C’est aussi pourquoi tout voyage qui bouleverse notre vie et dérange notre quotidien est également un voyage intérieur qui, par les inévitables risques encourus, s’avère intrinsèquement lié à des formes singulières d’insoumission, d’autonomie et de rébellion. Tout voyageur éveillé est à un moment ou à un autre un homme révolté. Le voyageur non engagé n’existe pas ou alors il s’apparente au touriste de croisière. Rappelons cependant que le touriste, à l’image si méprisante, peut parfois se montrer, ici ou là, plus subversif que le voyageur flanqué de ses certitudes et de son insupportable sentiment de supériorité. Il n’existe pas de bons voyageurs et de mauvais touristes, comme le voudrait la croyance simpliste à la fois populaire et élitiste, il n’y a que des femmes et des hommes qui écoutent et respectent les autres et eux-mêmes (en voyage ou non), et puis il y a les autres. Tous les autres… Le but de mon texte n’est pas de rouvrir le débat stérile entre touriste et voyageur, évoqué ailleurs, mais de penser l’acte de partir comme une volonté d’ouverture à d’autres gens et à d’autres horizons, avec pour souci constant le respect pour une altérité souvent radicale et en même temps la prise en compte de l’affirmation de libertés plus grandes pour les autres et pour soi. Trois mots qu’il s’agit d’insuffler au tourisme traversent le présent texte : Liberté – Altérité – Autonomie. Trois voies pour redorer le blason du voyageur intoxiqué ou détrôné, pour redonner les lettres de noblesse au voyageur détroussé par le tourisme mercantile. Ainsi dégagé de toute organisation qui tendrait irrémédiablement à contrôler ses pas et ses sens, le voyageur peut-il s’éveiller et donner libre cours à son parcours, en bonne flânerie et en toute liberté…

 

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L’horizon du voyage désorganisé implique de se rendre disponible, de ne pas laisser un tour-opérateur remplir notre emploi du temps, de prendre le risque d’errer mais aussi celui de vivre plus intensément. Se contraindre à ne plus dépendre de contraintes. Il s’agit dans cet article de montrer que voyager autrement c’est observer de nouveaux cieux avec d’autres yeux, se libérer de nos conventions, de nos certitudes, de nos habitudes. S’accorder la chance de s’extasier de tout ou de rien. Un luxe de nos jours ! Les voyagistes gèrent nos besoins d’ailleurs en les intégrant dans le temps et l’esprit des congés payés. Un voyage qui fait l’affaire des uns défait souvent le voyage tant attendu des autres. Surtout, le voyage s’organise pour tous, pour tout et n’importe quoi également, dans un but mesquin et avéré de marchandisage/marchandage au cœur d’un secteur économique très prisé (celui des loisirs et des vacances). Le tout sur le dos de ceux qui dépendent, servilement, d’un système qui encadre, parfois enferme, leurs légitimes aspirations à l’ailleurs.
Ce manifeste vient dénoncer cette confiscation de la liberté en voyage, il nous invite, je le souhaite, à résister au voyage-consommation et, par conséquent, à prôner un éloge du voyage désorganisé.

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